La nécessité du service militaire est remise en question dans une Allemagne où le sentiment de défense nationale faiblit. Malgré une menace extérieure, la population ne se sent pas directement concernée, et la valorisation du militaire est faible. Un changement culturel est requis pour redéfinir l’image des soldats et rendre le service militaire plus attrayant. Les élites politiques doivent jouer un rôle clé dans cette revalorisation, surtout face à des enjeux de sécurité croissants en Europe.
La nécessité du service militaire dans un monde en mutation
Monsieur Abadi, en tant que parents, nous nous interrogeons sur la motivation de nos fils à envisager le service militaire et, le cas échéant, à se battre face aux enjeux mondiaux actuels. Il serait inexact de prétendre que je n’ai pas réfléchi à cette question, surtout en vivant en Allemagne, où le service militaire n’est pas obligatoire. Cependant, il est plausible que ce système puisse être réinstauré. En tant que père, je ressens de nombreuses responsabilités, mais convaincre mon fils de s’engager dans un service militaire potentiel ne fait pas partie de celles-ci.
La tâche ne serait pas simple. Des études récentes en Europe révèlent que la volonté de défendre son pays a considérablement diminué ces dix dernières années, malgré une rhétorique politique qui évoque une montée des menaces.
Les perceptions de la défense nationale
Cette menace semble surtout concerner les sphères politiques, qui insistent sur la nécessité d’une défense nationale renforcée. Toutefois, beaucoup de citoyens ne partagent pas ce sentiment. Ils prennent conscience que l’Ukraine subit une agression, mais cela ne les touche pas directement. Il y a une distinction fondamentale entre un pays où les frontières sont menacées et un autre où la guerre semble éloignée. En Allemagne, l’idée même de défense nationale a été largement abandonnée depuis la guerre froide.
Au cours de la guerre en Afghanistan, un ancien ministre de la Défense avait déclaré que « l’Allemagne est défendue au Hindou Kouch ». Pourtant, l’idée que l’Europe est aujourd’hui défendue en Ukraine ne trouve pas écho chez les citoyens. Le scepticisme envers le militaire perdure, en grande partie à cause d’une culture politique qui questionne la légitimité même de se battre pour la nation, et encore plus celle de l’imposition de cette lutte.
Nous vivons dans une « société post-héroïque », où l’héroïsme militaire est peu valorisé, en particulier parmi la génération Z, qui privilégie l’autonomie et se montre méfiante envers les autorités. Toutefois, face à des valeurs universelles menacées, ne devrions-nous pas être prêts à défendre ces idéaux ?
Pour l’heure, nous sommes davantage enclins à investir massivement dans les forces armées, mais cela ne suffira pas. Il faut des personnes prêtes à opérer les systèmes d’armement, à combattre et à prendre le risque de se blesser ou de perdre la vie.
Un changement culturel pourrait-il initier une nouvelle perspective sur le service militaire ? Il est possible qu’une menace directe provoque une sorte de « révélation », comme cela a été observé en Ukraine. Cependant, le danger est que lorsque nous commencerons à recruter et à former, il sera peut-être trop tard. En Allemagne, le scepticisme envers tout ce qui touche au militaire ne se limite pas à la jeunesse. Cette attitude a des racines profondes dans l’histoire de la guerre froide, où l’idée était que la Bundeswehr ne serait jamais utilisée, car en cas de guerre, ce serait l’apocalypse.
En Finlande et en Scandinavie, la volonté de servir est bien plus forte, tout comme en Pologne. Cela s’explique par des expériences historiques et des récits qui y sont associés. Au nord et à l’est de l’Europe, la menace russe et la sécurité militaire sont des éléments centraux de la société, contrairement à l’Allemagne, où le statut des soldats est comparé à celui de conducteurs de bus ou de policiers, sans véritable prestige. Les élites politiques doivent jouer un rôle crucial dans la revalorisation de l’armée et de son rôle auprès du public.
Il est donc essentiel de redéfinir l’image du soldat pour rendre le service militaire plus attractif. Cependant, en Allemagne, il existe des obstacles culturels et juridiques à surmonter, comme l’interdiction de promouvoir la Bundeswehr dans les écoles dans certains Länder. Si le service militaire obligatoire devait être réintroduit, ces barrières doivent être levées.
Ressentez-vous un tournant dans l’état d’esprit de la société allemande ? Si tel est le cas, il se manifeste lentement. Boris Pistorius a tenté d’accélérer ce processus en appelant à rendre la Bundeswehr « apte au combat », ce qui a suscité des inquiétudes. Cela n’est pas surprenant, car la participation à la guerre en Afghanistan n’a jamais été qualifiée de mission de guerre, bien que des pertes aient été subies. Les soldats ont longtemps dû justifier leur engagement moralement plutôt que de l’assumer comme un devoir, d’où le choc provoqué par l’utilisation du terme « apte au combat » par Pistorius.
Ce choc était-il nécessaire ? Peut-être qu’un avancement progressif est préférable, en commençant par expliquer l’importance de la défense nationale. Toutefois, il est indéniable que l’armée doit être prête à défendre le pays.
Il est encourageant de constater que nous commençons à aborder la question de la défense nationale, un terme qui avait disparu de la conversation pendant des décennies. Est-ce pertinent aujourd’hui ? Si des soldats allemands ou français devaient intervenir pour soutenir les Baltes face à une menace russe, s’agirait-il véritablement de défense nationale ? Dans ce cas, il s’agirait d’une alliance. La question de savoir si ces soldats se battent, même sans défendre leur propre pays, ne devrait pas être abordée de manière individuelle. L’armée est un outil au service de l’État démocratique, mais pour que cela fonctionne, des conditions culturelles doivent être réunies : il est essentiel que les soldats soient respectés et valorisés.